
30km : Wissant – Audresselles – Cap Griz-Nez – Wissant.
30km de bleu, de vert, de jaune, de rouge, de griz.
30km de blé, de fenouil, de coquelicots, de rochers, de blockhaus, de mer et de sable.
De bon matin, nous partons à Wissant, jolie petite commune de bord de mer, et entamons notre randonnée. Nous arpentons les chemins de terre serpentant sous un ciel bleu à perte de vue, écrasés par un soleil de plomb qui illumine la belle palette de couleurs. Le silence n’est dérangé que par le bruissement des blés sous la brise légère, nos pas pliant les herbes hautes et nos voix disparaissant dans l’air chaud. Nous tendons l’oreille. Le temps de quelques secondes, nous imaginons le grondement des vagues qui se brisent contre les falaises proches. Terre, eau, air, il ne manque presque rien. Vexés d’être ainsi ignorés, les criquets redoublent d’ardeur. Leur frémissement se butte contre chaque brin d’herbe alors qu’au loin, une vieille église marque le temps.
La ligne de blé s’interrompt, quelques coquelicots récalcitrants continuent leur route. Nous voici à Audresselles, bourgade de pêche au charme désuet. Les petites rues se parent de maisonnettes fleuries alors que les mauvaises herbes font de la résistance en bordure de macadam défraichi. Dans la rue principale, les restaurants bleus et blancs proposent leur spécialité de moules-frites. Les accents anglais, belges et néerlandais résonnent sous l’ombre des parasols. La chaleur est pesante, l’air a disparu.

Nous déjeunons au bord de la falaise. Sandwich au thon ou au fromage. Assis dans les hautes herbes, nous devinons l’horizon. D’ici, la mer devient ciel et le ciel est liquide. Le vent reprend ses droits et dépose un goût salé sur nos lèvres sèches. Les mouettes jouent dans les embruns et ricanent de plaisir. En contrebas, des langues bleutées crachent leur écume sur les rochers polis et résignés. Elles vont et viennent dans un rythme lancinant et dans quelques heures, elles feront croire qu’elles peuvent nous atteindre.
C’est ici que le sentier du littoral commence. Dicté par la falaise, éconduit par les blés, il tente de s’imposer entre terre et mer. Les blockhaus jonchent le chemin, sentinelles d’une autre ère. Nous imaginons les bateaux gris, arrivant par milliers sur une mer d’huile. Nous devinons le sifflement du vent, vibrant, obsédant, insolent de vie. Nous cherchons des yeux la brève étincelle d’un canon menaçant, sortant de la gueule noire des blocs de béton. Désormais, les enfants s’y cachent pour jouer, les vaches profitent de leur ombre fraîche et d’un léger battement d’aile, les papillons se moquent de leur figure austère.

Le phare du Cap Griz-Nez nous fait signe de loin. Il surplombe les dunes, les champs et la mer. Il nous indique les falaises anglaises. A 28 kilomètres de là, elles sortent brusquement de l’eau, blanches et fières. Sur le promontoire qui leur est destiné, les promeneurs les observent et se pressent contre les barrières les protégeant du vide. Les flashs crépitent, les groupes sourient, la photo est dans la boîte. Ils changent de barrière, se placent devant le Cap Blanc-Nez et sa falaise de craie. L’air chaud la brouille un peu mais qu’importe. Ils passent la main dans les cheveux, ajustent la chemisette et plissent les yeux en retirant les lunettes de soleil. Deuxième photo souvenir, ils peuvent reprendre la voiture et foncer vers le mur de craie. Ils prendront les mêmes photos avec Griz-Nez en arrière-plan et prendront peut-être une glace en route, qui sait.

Nous reprenons la route vers Wissant. Les pas sont pesants, la chaleur et la fatigue se font sentir, le sac à dos semble plus lourd. Le chemin retourne dans les terres. Blé, fenouil et colza se bordent de jeunes arbres et de buissons de mûres sauvages. Le sol est sableux, les orties gagnent du terrain, la frustration s’ajoute à la fatigue. Dernière heure et demie, quelques dunes et le sentier débarque sur la plage. Le sable fin coule sous les pieds. Nous retirons les chaussures et gagnons l’eau froide. Délivrance. A notre gauche, le Cap Griz-Nez. A notre droite, le Cap Blanc-Nez. Devant nous, la mer plongeant dans l’horizon. Les coquillages roulent autour de nous dans le doux bruissement des vagues qui s’allongent sur la plage. C’est encore loin, Wissant ? Encore 30 minutes. Derniers champs, derniers panneaux de bois, nous retrouvons la ville, les glaces coulant entre les doigts des enfants, les couples de personnes âgées et leurs casquettes bleu marine, les ados en bande dans des vêtements tendance. 7h plus tard, nous retrouvons la voiture.
Le Cap Blanc-Nez, ça sera pour une autre fois…